POURQUOI ENSEIGNER,

AU FOND OÙ ALLONS-NOUS?

             Comme être humain, il m'arrive souvent de me poser cette question: où allons-nous dans cette vie? Je me la pose aussi et beaucoup quand je suis en classe avec mes élèves. Je pense, entre autres, aux circonstances tragiques des suicides d'adolescents dans nos écoles. À 17 ans, j'avais trouvé une réponse qui était et demeure la même réponse. Chercher, continuer à chercher... le sens! J'avais 17 ans lorsque j'ai lu Terre des Hommes pour la première fois. C'est l'âge où l'on a toutes les solutions pour tous les problèmes, l'âge où l'on peut refaire le monde en un tourne-main, un peu comme le magicien. Avec une telle pensée à toute épreuve, il suffit de vouloir pour croire que tout peut se réaliser. C'est quand même l'âge où l'on est certain que tout est possible, où l'on a tous les idéaux parce qu'en fait, il n'y a qu'un seul idéal qui compte, c'est celui d'aller au bout de soi, un peu comme Guillaumet qui dans sa marche à travers les Andes, s'est relevé et a marché des jours et des nuits pour garder l'espoir. C'est l'âge de l'infini, de l'absolu où il n'y a aucun compromis possible.

             Trente ans plus tard, j'ai relu Terre des Hommes et je m'y retrouve encore, du moins j'y retrouve ces valeurs qui font l'être humain vrai, sinon la vie n'a pas de sens. Avec le temps, la vie nous apprend à perdre certaines de nos intransigeances, de nos absolus qui, si on y regarde de près, sont souvent des illusions (ou des rêves) d'adolescents. Pourtant, avec le temps, on est comme décapé par la vie, on est épuré. Il nous reste de moins en moins de certitudes mais on s'accroche à celles qui nous restent, comme St-Exupéry s'accrochait à son moteur d'avion au-dessus du désert.

             Dans mon enseignement depuis 30 ans, j'ai appris à respecter mes élèves par-dessus tout. Ce sont eux mes camarades. J'ai compris au fil des ans qu'ils comptent sur moi. Guillaumet se disait, désespéré et seul dans sa marche dans le froid et dans la neige au milieu des Andes, qu'il devait continuer à marcher parce que ses camarades croyaient qu'il marchait et que s'il ne voulait pas trahir leur confiance, il se devait de continuer à marcher. Retourner enseigner à tous les matins et essayer de répondre inlassablement aux attentes de mes élèves est souvent une marche dans le froid et dans la solitude, mais c'est la seule marche que la vie me demande d'accomplir, c'est ma vérité. Il s'agit non seulement d'être fidèle aux autres humains mais surtout à soi-même. L'homme responsable de ses camarades et du courrier, c'est un noble idéal à l'adolescence, mais c'est une réalité incontournable dans une vie de respect et de fidélité envers ceux qui croient en nous: ma femme, mes enfants, mes élèves, sinon comment se regarder droit dans les yeux, dans le miroir, à tous les matins.

             Est-ce bien la terre de tous les hommes, de tous les êtres humains ? Je pense à Sarajevo, au Kosovo, à la Bosnie, à Zlata, à ces enfants qui s'amusaient dans la neige et qu'un obus a frappé en plein dans leur sourire d'un temps d'espoir d'une vie meilleure. Je pense au nombreux de décrocheurs dans nos écoles... Et je relis ces dernières lignes de Terre des Hommes:

Je m'assis en face d'un couple. Entre l'homme et la femme, l'enfant, tant bien que mal, avait fait son creux, et il dormait. Mais il se retourna dans le sommeil, et son visage m'apparut sous la veilleuse. Ah ! quel adorable visage ! Il était né de ce couple-là une sorte de fruit doré. Il était né de ces lourdes hardes cette réussite de charme et de grâce. Je me penchai sur ce front lisse, sur cette douce moue des lèvres, et je me dis: voici Mozart enfant, voici une belle promesse de la vie. Les petits princes des légendes n'étaient point différents de lui: protégé, entouré, cultivé, que ne saurait-il devenir ! Quand il naît par mutation dans les jardins une rose nouvelle, voilà tous les jardiniers qui s'émeuvent. On isole la rose, on cultive la rose, on la favorise. Mais il n'est point de jardinier pour les hommes. Mozart enfant sera marqué comme les autres par la machine à emboutir... Mozart est condamné.

         Et je regagnai mon wagon. Je me disais: ces gens ne souffrent guère de leur sort. Et ce n'est point la charité ici qui me tourmente. Il ne s'agit point de s'attendrir sur une plaie éternellement rouverte. Ceux qui la portent ne la sentent pas. C'est quelque chose comme l'espèce humaine et non l'individu qui est blessé ici, qui est lésé. Je ne crois guère à la pitié. Ce qui me tourmente, c'est le point de vue du jardinier. Ce qui me tourmente ce n'est point cette misère, dans laquelle, après tout, on s'installe aussi bien que dans la paresse... Ce qui me tourmente, les soupes populaires ne le guérissent point. Ce qui me tourmente, ce ne sont ni ces creux, ni ces bosses, ni cette laideur. C'est un peu, dans chacun de ces hommes, Mozart assassiné."

             Ce livre et St-Exupery sont encore et toujours d'actualité, sinon comment espérer un monde meilleur, comment continuer à enseigner si je ne crois pas que tous mes élèves peuvent réussir, comment continuer à enseigner si je ne vois pas dans chacun d'eux tout l'espoir d'un Mozart ! Comment croire qu'il est possible de raccrocher ces décrocheurs ? Pourquoi aider tous ces jeunes itinérants de nos grandes villes ou dans leur vie, si on n'a pas l'espoir de leur trouver une oasis de calme, de respect, une véritable terre des hommes ?

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